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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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Chronique d’une trahison annoncée
Ségolène Royal, l’oubli de l’Etat social et le retour des fonds de pension
par Frédéric Lordon *

 
On serait bien en peine de faire dire quoi que ce soit à ce texte qui puisse être de l’ordre d’un choix électoral – en tout cas pour le second tour. On se demandera peut-être aussi, à son propos, pourquoi tant de hargne à l’endroit du PS quand on n’avait pas vu depuis si longtemps droite si dangereuse. Il se trouve que, la division du travail étant bien faite, le créneau de la (légitime) dénonciation du (réel) péril sarkozyste est déjà bien occupé. Mais d’une certaine manière, comme la droite c’est l’ennemi, il n’y a pas grand chose à redire à ce que la droite soit de droite. C’est que la gauche soit de droite – quand bien même, évidemment, elle ne l’est pas à pareil degré – qui est devenu insupportable… l’avantage étant que, sur bon nombre de sujets, notamment économiques, critiquer cette « gauche », c’est ipso facto critiquer la droite ! Si donc ce texte n’avait qu’une intention, ce serait sans doute, s’adressant à un électeur de gauche, de lui couper la retraite – entendre : l’obliger à voir « sa » gauche telle qu’elle est, et lui interdire toutes les solutions de son désir qu’on prend pour la réalité. Et s’il ne devait s’ensuivre qu’une seule conséquence, ce serait, reconduisant cet électeur de gauche à des dilemmes extrêmement  pénibles, de lui donner envie, pour les fois prochaines, de ne plus se retrouver dans ces situations impossibles.


    Il faut sans doute mettre sur le compte des souffrances et des violences de la prise d’otage électorale dont le parti socialiste a fait l’essentiel de ses stratégies de campagne – ce sera nous ou Sarkozy… ou le 21 avril ! – toutes les formes de cécité volontaire, de mensonge à soi-même et d’incapacité délibérée à l’apprentissage qui, pour bon nombre d’électeurs de gauche, soutiennent des ralliements forcés de second tour, parfois même de premier, autrement trop douloureux. C’est vrai qu’il est des situations impossibles dans lesquelles, sommé de trancher entre deux maux également inacceptables, il est parfois préférable de se raconter des histoires pour rendre à nouveau convaincants les arguments usuels du « moindre mal ». C’est ainsi qu’à chaque élection importante, se ré-arment les forces affectives du désir de croire et de l’« espérer encore une fois » pour venir au secours d’un vote trop menacé du dégoût, et faire l’emporter dans les esprits l’idée que « cette fois-ci » pourra différer « des fois précédentes ». L’expérience interdisant pourtant rationnellement d’espérer en cette différence, il faudra lui opposer un déni spécifique et refuser, par mesure conservatoire, d’en tirer les bénéfices d’apprentissage – c’est bien pourquoi le rappel à l’expérience, qui vient perturber des équilibres intimes aussi fragiles que péniblement constitués, est à peu près certain d’être assez mal accueilli.
    Au moment où fleurissent les « évaluations des programmes » affligées de cette carence méthodologique, spécialement inquiétante de la part de chercheurs en science sociale, qui consiste à prendre pour argent comptant les dires de candidats en campagne (!), il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’en matière de politique, comme ailleurs, il n’y a pas « de présent pur » et que, si le passé n’est évidemment pas voué à la reproduction simple, il n’est pas non plus totalement vide d’enseignements... Les expériences de la déception social-libérale sont suffisamment longues et suffisamment cuisantes pour qu’on envisage avec circonspection les engagements de la candidate socialiste ou qu’à tout le moins on consente à l’effort minimal de les rapporter à une histoire proche. Il le faut d’autant plus, semble-t-il, que des événements à la fois si peu distants et si marquants que les années Jospin paraissent être déjà sortis de la mémoire politique, lors même qu’ils livrent quelques références utiles en vue d’une extrapolation contemporaine – c’est-à-dire de sérieuses raisons de s’interroger. Pour tous ceux qui semblent faire méthodologiquement comme si la parole des candidats était d’or, on rappellera donc, par exemple, qu’après avoir juré ses grands dieux que France Télécom resterait nationalisée, Lionel Jospin la mettait sur orbite de privatisation un an plus tard à peine. On rappellera également que, non plus un an, mais quinze jours après avoir solennellement subordonné l’acceptation française du pacte de stabilité européen à des conditions qui en modifiaient radicalement – et opportunément – les termes, le Traité d’Amsterdam était validé sans autre forme de procès.
    Que les périodes de campagne électorale obligent à quelques exercices de conjecture interprétative ne devrait pourtant être en soi ni une révélation ni un obstacle insurmontable, et ceci d’autant moins que les continuités partisanes offrent d’assez solides repères, pourvu, bien sûr, qu’on ait au moins l’envie de ne pas totalement les occulter pour soutenir contre toute évidence les espérances de la « page vierge » ou du « nouveau départ ». De ce point de vue, on peut faire l’économie d’une chronique détaillée de ce que furent les années Jospin, au-delà des deux reniements précités, et néanmoins n’en pas liquider tous les souvenirs pour conserver de quoi soutenir le jugement à porter sur la campagne présente. Il est vrai que l’exercice prospectif oblige à un surcroît d’attention puisqu’il demande de détecter aussi bien les engagements attrayants qui ne seront pas tenus, les engagements inquiétants qui le seront… et les ellipses, c’est-à-dire toutes ces paroles qu’on aurait voulu entendre de la bouche de certains candidats et qui ne sont jamais venues.

Oubli de l’Etat social, errements de « l’identité nationale »

Si cette dernière catégorie, peut-être plus mystérieuse que les deux précédentes, réclamait une illustration typique, on la trouverait par exemple dans l’invraisemblable sortie de la candidate socialiste sur l’identité nationale qui dit tout ce qu’on ne voudrait pas et rien de ce qu’on voudrait. Car, à supposer qu’il ait fallu suivre le candidat d’ultra-droite sur ce terrain-là, on était tout de même en droit d’attendre autre chose d’une candidate socialiste que l’appel au drapeau. Autre chose mais quoi ? C’est par carence intellectuelle que le parti socialiste semble incapable de répondre à cette question et que, tenaillé par la hantise de « perdre les classes populaires », réputées par lui d’ailleurs récupérables seulement à coup de nationalisme épais, il ne s’est rien trouvé d’autre à dire que « Marseillaise » et « drapeau ». Or penser l’identité nationale sous une modalité autre que cocardière n’est pas un exercice tout à fait impossible, on pourrait même ajouter que, pour un cerveau de gauche, il est des solutions envisageables qui devraient assez spontanément venir à l’esprit et, parmi d’autres, celle-ci : l’identité française c’est l’Etat social.
Il n’est sans doute pas meilleur moyen pour s’en apercevoir, en ces temps de mondialisation, que de l’éprouver négativement, en constatant la profondeur du malaise que répandent dans la société française les messages entêtants du néo-libéralisme, et tout particulièrement les injonctions formelles venues de Bruxelles, à l’abstention de l’Etat, à son retrait, à son remplacement – par les marchés, par les autorités administratives indépendantes, par les agences autonomes, par les cours de justice, par la charité privée – bref à son autodissolution pour cause de nullité congénitale et d’importunité manifeste. Malheureusement, l’Etat, ce pelé, ce galeux, se trouve occuper une place centrale dans la grammaire politique et symbolique de longue période de la société française, et ça n’est donc pas sans mal qu’icelle voit traîner dans la boue la chose qui lui a servi d’instituteur et qui continue d’être son référent. L’Etat interventionniste, la Sécu, les services publics : voilà le tripode sur lequel la société française s’est stabilisée… et dont chaque élément se trouve au centre de l’entreprise de démantèlement néolibéral ! S’il n’est aucune société qui, à quelque degré, ne se trouve perturbée des attaques contre « son » Etat, on comprend peut-être mieux que la société française était vouée à en souffrir tout particulièrement : le néolibéralisme s’en prend à la forme même de son lien social… Or les bien nommées stratégies « d’accompagnement de la mondialisation » qui donnent leur commun dénominateur au social-libéralisme et au libéral-libéralisme de gouvernement n’ont, par définition, rien évité de cette déstabilisation majeure si ce n’est, pour le premier, de s’être un peu plus préoccupé d’en lisser la charge en l’étalant dans le temps – et encore : on se souviendra tout de même que c’est Lionel Jospin, de concert avec Jacques Chirac, qui s’en est allé signer à Barcelone – cruelle ironie : une semaine avant son premier tour fatal – la déréglementation du secteur de l’énergie, c’est-à-dire le démantèlement annoncé du service public de l’électricité et du gaz. Par son pouvoir de concentration hors du commun, cet événement politique sensationnel, révélant l’ampleur d’une convergence idéologique à peine masquée par des dénégations de plus en plus nonchalantes, aurait dû rester comme une sorte de pierre noire, c’est-à-dire comme le souvenir suffisamment traumatisant pour être soigneusement médité et qu’en soit tirée une idée assez claire de ce qu’il ne faudra plus refaire – comme de ce à quoi il faudra revenir.
    Il n’en a visiblement rien été si l’on en juge par la totale incapacité des dirigeants socialistes, confrontés à la question empoisonnée de l’identité nationale, de retrouver cette veine de l’Etat social, la seule, ou l’une des seules sans doute qui pourrait les en faire sortir à leur avantage, c’est-à-dire armés d’une différence à la fois significative et spécifique. Mais non ! Panne sèche, rien n’est sorti. Par défaut : drapeau… En même temps comment s’étonner de cette catatonie mentale de la part de ceux qui ont avalisé l’idée que « l’Etat ne peut pas tout » – en pensant en fait : il ne peut plus rien –, qui ont consciencieusement œuvré à la destruction, par Union européenne interposée, des services publics puisque l’opérateur des télécommunications a été privatisé, que les conditions ont été créées pour que le gaz et l’électricité suivent le même chemin, que des trains privés circulent déjà sur les voies ferrées publiques, etc. Si les socialistes sont devenus incapables de parler substantiellement de l’Etat social, jusqu’à n’avoir pas même l’idée de le mobiliser dans les circonstances où il leur serait le plus utile et le plus favorable, c’est parce que l’Etat social ne leur dit plus rien – il est sorti de leurs entendements et, n’étant plus une catégorie communément pensable, il n’est plus une ressource idéologique mobilisable.

D’autres défenses de « l’identité nationale »

Or, qu’il soit possible de concevoir des formes non nationalistes de l’identité nationale, et aussi de les défendre quand elles menacent d’être mises à mal par des contraintes extérieures, ce sont les allemands qui nous en ont donné l’illustration la plus spectaculaire, démonstration d’ailleurs pas si lointaine – c’était à l’occasion de la négociation du traité de Maastricht – qu’il ne puisse en être tirés quelques enseignements pour le socialisme français d’aujourd’hui. Car, en effet, l’entrée dans un régime de monnaie unique européenne n’était pas une petite affaire pour l’Allemagne. Traumatisée par l’hyperinflation de 1923, vue non sans raison comme l’un des facteurs de la décomposition sociale qui portera les nazis au pouvoir, puis surtout interdite, au sortir de la deuxième guerre, d’expressions patriotiques chauvines de son identité nationale, l’Allemagne s’est trouvé le réceptacle de la monnaie pour se repenser elle-même. On imagine sans peine l’ampleur du sacrifice en quoi pouvait consister l’abandon du deutschemark, devenu depuis 1947 le point d’investissement, hautement sublimé, de la fierté allemande… Si l’Allemagne y a effectivement consenti, ça n’est pourtant que parce qu’elle a obtenu en retour les contreparties maximales… à savoir le transport pur et simple, en l’état, de ses propres structures monétaires à l’échelon européen ! « Nous ne ferons l’Europe monétaire avec vous que si cette Europe est intégralement allemande » : voilà quels ont été les termes du deal. Mais comment ne comprendrait-on pas que l’Allemagne en soit venue à cette position d’ultimatum si elle avait le sentiment de jouer – précisément – son identité nationale dans cette affaire ? La comparaison avec la France n’en est que plus cruelle. Il ne s’est trouvé personne, et particulièrement chez les socialistes, à la fois les plus impliqués dans la construction européenne et les plus en charge de porter ce discours, pour dire que l’Etat social en général et les services publics en particulier, sont constitutifs de l’identité française et que, de la même manière que l’Allemagne en matière monétaire, il ne saurait être question que la France valide inconditionnellement les progressions de l’Union européenne si celles-ci devaient s’avérer des régressions à propos de ce qui nous tient le plus à cœur. Mais pour dire quelque chose encore faut-il être en état de l’avoir pensé…
Par défaut, les stratèges géniaux de la candidate Royal croient avoir trouvé la synthèse imparable, la martingale qui réconcilie le « oui » et le « non » du 29 mai : au bas peuple, que l’Europe travaille à la tripe, on servira du drapeau ; pour les éduqués au moins, rien à changer : ce sera « Europe as usual »… et l’imbattable joker : Jacques Delors [1] ! Que les classes populaires puissent se déterminer autrement qu’à l’estomac, ça ne leur est pas venu un instant à l’idée ; que, de l’Europe, elles aient surtout à connaître les dégâts de la concurrence et les démantèlements de l’Etat social d’où elles tiraient de quoi ne pas complètement couler, encore moins. Il est vrai que tous ces gens à la nuque épaisse qui ont voté « non » sont affreux, sales et méchants, comment peut-on simplement s’égarer dans l’hypothèse qu’ils réfléchissent ? « D’un côté Ségolène Royal vante les symboles de la nation, la Marseillaise et le drapeau, façon, selon elle, de raviver “la fierté” d’un peuple traumatisé par les effets de la mondialisation » [2] – et c’est vrai que la Marseillaise et le drapeau sont de réels réconforts quand on vient d’être délocalisé… « D’un côté » – et de l’autre ? De l’autre, un nouveau référendum européen – on imagine sur quelles bases : purement institutionnelles et purgées de la partie III, celle qui met à mal l’Etat social – mais entre temps les drapeaux auront été distribués… D’un côté et de l’autre ! Subtil balancement accrédité par la candidate même : « C’est parce qu’on est au clair sur nos valeurs que l’on peut considérer d’autant plus avoir besoin de l’Europe » [3]. Bien, bien, bien… Mais quid si l’Europe, dont nous avons tant besoin, menace nos-valeurs-sur-lesquelles-nous-sommes-au-clair ? Encore faudrait-il s’être aperçu de ce que sont réellement nos « valeurs » en question…

Le social-libéralisme, le meilleur ami de la finance


    Ainsi la candidate socialiste inquiète par ce qu’elle « oublie » de dire ; mais elle inquiète également par ce qu’elle oublie de taire. De ce point de vue, le week end du 24 mars aura été fatal qui aura vu se succéder la sortie « drapeau » et aussi une autre, passée plus inaperçue, alors qu’elle est sans doute plus grave, puisqu’il n’y est pas question d’autre chose que de développer des « fonds de pension collectifs ». Il y a vraiment de quoi regretter que n’ait pas eu plus d’échos cette proposition, faite dans les colonnes, un peu obscures et sans doute choisies à dessein, du Journal des Finances, car on sous-estimerait difficilement son importance et l’ampleur de ses conséquences. On ne sait d’ailleurs plus trop s’il faut invoquer l’hypothèse du lapsus ou bien celle de la quête-réflexe des faveurs des milieux d’affaire – à la vérité elles sont sans doute plus complémentaires que contradictoires, la première ayant cependant l’avantage de révéler combien faibles sont devenues les régulations de la parole socialiste en campagne, puisque même les aléas du premier tour ne retiennent plus les candidats sociaux-libéraux de rappeler leur accointance avec la finance.
Et c’est bien vrai que le socialisme de gouvernement est le meilleur ami de la finance ! De la déréglementation des marchés de 1985-1986 (Bérégovoy) au développement de l’actionnariat salarié (Fabius, 2001), en passant par la défiscalisation des produits d’action (Bérégovoy, 1984-1992), les très beaux efforts du gouvernement Jospin dans la course à la privatisation (1997-2002), la glorification-défiscalisation des stock-options (Strauss-Kahn, 1998), ou le vote des socialistes français en faveur de la directive européenne libéralisant les OPA hostiles (2001), la continuité est impressionnante… et visiblement en passe d’être prolongée. Même à l’observateur vacciné, le rappel de cette séquence financière du socialisme au pouvoir demeure impressionnante et n’a rien perdu de ses effets révulsifs. Il est d’ailleurs tant mieux qu’il en soit ainsi : on y verra le signe que, décidément, « on ne s’y fait pas ». De fait, il est très préférable de ne pas s’y faire, au moment où la candidate socialiste trahit ses intentions manifestes de nous faire reprendre une tranche de cinq ans des mêmes exploits financiers, et ceci alors même que deux décennies de recul permettent de désigner la financiarisation du capitalisme comme l’un des pires fléaux dont le néolibéralisme aura gratifié la société salariale. Que les socialistes aient été les plus zélés propagateurs de cette calamité, qu’ils l’aient constamment nourrie et aidée à grandir, demeure un paradoxe où se mêlent l’énigme de sociologie politique et le motif d’une colère difficile à passer. Qu’ils s’apprêtent à la récidive d’une manière si ouverte et si innocente, c’est-à-dire si consternante, est de l’ordre du cas de guerre.
Comme un reliquat lointain d’une régulation idéologique presque entièrement disparue, Ségolène Royal juge néanmoins utile d’affubler sa proposition de quelques navrantes précautions lexicales : ce seront des fonds de pension collectifs – très différent... Il n’est donc rien venu d’autre à l’idée de la candidate que, « collectif » s’opposant à « individuel », et « individuel » faisant libéral, un fonds de pension « collectif » cessait ipso facto de l’être – libéral. Certes le fonds de pension auquel pense Ségolène Royal n’est autre que le FRR (Fonds de Réserve des Retraites) d’ailleurs crée par… les socialistes (1999), et il est vrai qu’à l’inverse d’un fond de pension classique, celui-ci ne gère pas des comptes-retraites individuels, mais apporte un complément de ressource aux régimes de base de l’assurance vieillesse. L’honneur semble donc sauf puisque le « fonds de pension » est au service de la retraite par répartition à qui il ne sert que de béquille… Hélas, le malade n’est pas près de remarcher tout seul, et ce n’est pas vraiment à de la rééducation fonctionnelle que Ségolène Royal pense pour lui : « Le fonds de réserve des retraites est une sorte de “fonds de pension collectif”, et c’est la manière dont j’envisage le financement des retraites aujourd’hui » (Journal des Finances, 24 mars 2007). Bizarrerie orthopédique : ce n’est plus le malade, guéri, qui jette sa béquille, c’est la béquille qui jette le malade… En tout cas on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.

Des fonds de pension « collectifs »… en attendant « mieux »

    S’il est des propos de campagne qui ne sont pas faits pour être pris au sérieux et qu’il est préférable de ranger rapidement dans la catégorie des promesses-qui-n’engagent-que-ceux-etc., il en est d’autres on contraire auquel on peut accorder un tout autre crédit, particulièrement quand il est possible de les adosser à une longue histoire de pratique de gouvernement et à des continuités pluri-décennales. On peut à coup sûr croire Ségolène Royal quand elle indique « la manière dont [elle] envisage le financement des retraites aujourd’hui ». Sous la clause réputée blanchissante des « fonds de pension collectifs », il est donc explicitement dit qu’en tendance maintenant irréversible, le financement de la retraite passera de plus en plus par la sphère des marchés financiers. A ce stade on ne parvient même plus à savoir si Ségolène Royal n’a aucune conscience, ou bien au contraire une très vive conscience, des effets de ses propositions. Car, d’abord, compte tenu de la longue histoire de ses engagements trahis et de sa collaboration avec la finance, il est permis d’anticiper que le gouvernement socialiste ne résisterait pas très longtemps à la mutation des fonds de pension « collectifs » en fonds de pension individuels – il n’y a que le premier pas qui coûte et voilà la chose déjà faite. Si d’aventure l’argument des retraites se montre insuffisant pour, de lui seul, soutenir cette « avancée », il se présentera bien un cas d’entreprise nationale exposée à une OPA étrangère qui fournira l’occasion idéale d’en appeler à la nécessité de fonds de pension français, pour garder nos entreprises françaises, à quoi il suffira d’ajouter que les Français eux-mêmes ont bien droit à l’avantage d’en être individuellement « propriétaires » – ça fait beaucoup de fois « français » dans la même phrase, mais comme on peut s’attendre aux assauts d’une rhétorique peu subtile en cette matière, la lourdeur est dans les choses prévisibles, pas dans les mots qui les annoncent. Si vraiment Ségolène Royal n’avait pas d’autre projet que de faire monter benoîtement en puissance le fonds de réserve des retraites, quel besoin aurait-elle donc de se hasarder à lui donner l’appellation facultative et périlleuse de « fonds de pension », même ripolinée de « collectif », si ce n’est pour acclimater un vocabulaire dont elle connaît les réticences qu’il suscite, et ceci en l’appliquant d’abord à la plus innocente de ses formes pour ensuite, le public convenablement habitué, lui donner toutes ses extensions possibles ?

De l’implication financière du salariat…

    Quand bien même l’équipe socialiste, improbablement, résisterait à cette tentation-là, il resterait l’effet principal, et le plus pernicieux, d’une financiarisation croissante des retraites. Cet effet est si puissant qu’on pourrait bien tenir le décollage du « fonds de pension collectif » pour une rupture aussi décisive que le fut, en son temps, la libéralisation des marchés de capitaux. C’est qu’il y a une économie politique de la financiarisation et que le développement de fonds de pension – collectifs ou individuels, ceci n’y change rien – lui fait connaître un changement de régime dont la propriété principale a pour nom : irréversibilité. En son état actuel, si la finance actionnariale fait subir au salariat les effarantes contraintes qu’on sait, au moins tout espoir de la combattre n’est-il pas complètement perdu. Or le paysage stratégique de la libéralisation financière change du tout au tout lorsque le salariat s’y trouve lui-même directement impliqué, comme c’est le cas dès lors qu’une part croissante de son épargne, et notamment la plus sensible, l’épargne-retraite, se trouve propulsée sur les marchés et, de fait, mêlée aux intérêts du capital actionnarial. Par un sophisme légèrement teinté de rouerie, les défenseurs de la financiarisation ont vite fait d’objecter que cette convergence des intérêts est le prélude de la grande réconciliation du capital et du travail. Alain Minc, en son temps, n’avait-il pas expliqué que, les inégalités étant d’origine essentiellement financière, il était progressiste d’associer les salariés aux plus-values, et Jean-Marie Messier, dans un genre similaire, que les salariés étant les vrais producteurs de la richesse, il n’était que justice de leur en rétrocéder une part, sous la forme, non de salaire direct !, mais d’intéressement boursier… Fonds de pension comme actionnariat salarié, tous deux également promus par la candidate socialiste (« je veux favoriser l’actionnariat salarié », Ségolène Royal, Journal des Finances, 24 mars 2007) sont les éléments d’une même stratégie d’implication financière du salariat, c’est-à-dire d’une association léonine dans laquelle les salariés récupèrent quelques miettes de gains boursiers en contrepartie d’un approfondissement de la sujétion actionnariale. Car en effet la grande réconciliation du capital et du travail par épargne financière interposée a tout du pâté d’alouette. Les salariés-actionnaires savent bien, de leur identité salariale ou de leur identité actionnariale, laquelle contribue le plus à les faire vivre... Et pourtant il n’en est pas moins vrai que leur épargne immobilisée dans la gamme des divers fonds d’investissement (pension, salariaux) que la gauche se propose aimablement d’élargir, finit par représenter des volumes suffisamment importants pour que les salariés aient désormais à cœur de les défendre, particulièrement quand cette épargne s’annonce comme l’unique solution d’une crise organisée de la retraite par répartition – organisée, car, conformément à une tendance tout à fait générale des politiques publiques néolibérales, la retraite est sans doute l’une des plus concernées par les stratégies de paupérisation délibérée des institutions publiques.

… au devenir irréversible du capitalisme actionnarial


Et voici la tenaille refermée : le salariat est maintenant suffisamment mouillé dans la finance pour qu’une part, certes minoritaire mais néanmoins significative, de ses intérêts ait partie liée avec le système… qui reconduit et approfondit sans cesse l’effrayante domination dont il est écrasé dans l’ordre productif. Si cette manœuvre, où le cynisme le dispute à la perversité, n’annonçait pas de retentissantes catastrophes sociales, on pourrait presque, vu de loin, lui trouver quelques propriétés esthétiques… Que le parti socialiste y adhère et s’en fasse même le promoteur enthousiaste est le motif d’un accablement dont on ne sait plus s’il faut le mettre sur le compte de la simple bêtise ou bien du machiavélisme d’une conscience désormais authentiquement de droite. Disant cela, on reste en fait en dessous de la vérité car le pire n’a pas encore été montré. Le pire, en effet, n’est peut-être pas tant dans cette suprême rouerie qui consiste pour ainsi dire à organiser la servitude du salariat à ses frais, puisque c’est bien de l’épargne des salariés que se constitue la force de frappe financière par laquelle les fonds imposent avec férocité l’imperium de la rentabilité pour l’actionnaire. Le pire est davantage dans le fait que la montée en puissance de l’implication financière du salariat a pour effet de faire émerger une configuration objective d’intérêts dans laquelle les salariés sont de moins en moins inclinés à remettre en cause le système d’ensemble qui pourtant continue de les asservir. On peut même anticiper que cet asservissement ira croissant, protégé qu’il sera désormais par l’inattaquable justification des retraites à satisfaire – et l’on peut imaginer d’ici la rhétorique atroce de la solidarité dont la finance ne manquera pas de s’emparer puisqu’elle en connaît toutes les vertus légitimatrices : la rentabilité actionnariale va devenir un impératif social et, pourquoi pas, puisque plus c’est gros plus ça passe, un impératif moral, celui de servir de « dignes pensions » « à nos aînés », « à nos anciens », « qui l’ont tant mérité ». Souffrez donc salariés d’aujourd’hui, et en silence, puisque c’est « la solidarité » qui vous le commande – sans compter que, sitôt réalisé le passage du fonds de pension collectif aux fonds de pension individuels, ce sera votre intérêt même… Le pire donc, ça n’est même pas cette tendance à la financiarisation intégrale de la vie sociale, c’est son devenir irréversible. Quel écho politique pourra rencontrer une proposition comme le Slam [4], qui vise à plafonner réglementairement les rentabilités actionnariales (et à soumettre tous les dépassements à un prélèvement obligatoire intégral), sur quelles forces sociales pourra-t-il s’appuyer, lui comme n’importe quel autre dispositif d’arraisonnement de la finance d’ailleurs, dès lors que de toutes parts monteront les rappels à l’ordre les mieux – les plus hypocritement – intentionnés : « vous n’y pensez pas ! et les retraites ? »... Et voilà comment on tire un verrou : les salariés plongés dans la finance, leurs intérêts pour une part objectivement liés à la fortune des marchés, le capitalisme actionnarial n’a plus grand-chose à craindre puisqu’il aura lui-même constitué sa propre base sociale ; rectifions : puisque « on » lui aura constitué sa propre base sociale – au fait qui est « on » ?... Si la normalisation néolibérale de la société a pour instrument principal la finance actionnariale, alors la financiarisation du salariat par ses « grandes masses », c’est-à-dire par ses retraites, en constitue à coup sûr l’accomplissement véritable, la consolidation définitive et la fermeture ultime, celle après laquelle les forces antilibérales se retrouvent sans appui, sans relais, sans plus aucun levier d’intérêts objectifs sur lesquels embrayer, c’est-à-dire… sans force.

C’est avec de glorieuses avancées de cette nature que se forgent les destins historiques. Celui du social-libéralisme, tel que l’histoire l’a déjà donné à voir et tel qu’il s’apprête à reprendre sa marche, a maintenant une consistance remarquable. C’est d’ailleurs tout le charme des fausses alternances que de permettre au revenant de reprendre l’œuvre entamé dans l’état où il l’avait laissé. A ceux qui trouveraient imaginaires ou forcées ces continuités par delà les intermittences du suffrage, on rappellera qu’en matière de finance actionnariale, le mandat Jospin s’était clos par un assez bel exploit, sous la forme des plans dits « d’épargne salariale volontaire » (PESV), première acclimatation, au bon soin de Laurent Fabius alors ministre de l’économie, des logiques de l’implication actionnariale du salariat. Comme on s’en doute, le gouvernement de l’époque avait opposé force dénégations à l’idée que c’était là un jeu dangereux, préparant subrepticement l’arrivée progressive des fonds de pension, puisqu’il n’y aurait qu’à allonger graduellement le délai d’immobilisation des fonds pour se retrouver de fait dans la perspective, non plus d’une épargne salariale « classique », mais dans celle d’une retraite individuelle capitalisée. Il faut croire que les paroles rassurantes de l’époque n’avaient pas trompé grand monde puisque, déjà, plus de 90% des salariés sondés y avaient vu un instrument de préparation de la retraite, le tiers des entreprises manifesté l’intention de l’utiliser à cette fin, et tous les gestionnaires institutionnels interrogés compris sans équivoque le PESV socialiste comme un équivalent des plans 401(k) américains… seul le ministre Fabius s’obstinant à ne pas voir le rapport.
Pierre Dac qui, par un avertissement méthodologique à méditer, avait fait remarquer que les prévisions sont d’autant plus difficiles qu’elles concernent le futur plutôt que le passé, accorderait sans doute que les prévisions d’un futur qui reproduit le passé sont déjà beaucoup moins incertaines. A plus forte raison quand les permanences sont revendiquées sans le moindre détour, c’est-à-dire sans plus consentir au moindre effort cosmétique pour donner à croire en un futur différent. Si « les fonds de pension collectifs sont la manière dont [Ségolène Royal] envisage le financement des retraites aujourd’hui », il faudrait être bête ou aveugle par cécité volontaire pour ne pas la prendre au sérieux – c’est qu’en effet toute l’histoire du socialisme de gouvernement plaide pour elle et accrédite son propos. Il faudrait être bête ou aveugle, donc, pour ne pas voir se redessiner une cohérence bien connue, car déjà longuement expérimentée. Mais que reste-t-il à opposer aux violences de la prise d’otage électorale sinon les maigres forces du refus de l’amnésie, celles de la dénonciation du mensonge à soi-même, du congédiement des fictions du « nouveau départ » et des espérances vouées à être trompées, avec pour seul secours la chronique d’une trahison annoncée ?
Frédéric Lordon *

* Economiste, chercheur au CNRS, auteur de Et la vertu sauvera le monde…, Raisons d’agir, Paris, 2003.

[1] « Ségolène Royal abat la carte Jacques Delors face à M. Bayrou » exulte Le Monde du 29 mars 2007.
[2] Le Monde, 29 mars 2007, p. 10.
[3] Propos de Ségolène Royal, Le Monde, id.
[4] Le Monde Diplomatique, février 2007, p. 4-5  et le film Portrait d'idée.


Réaction(s) à cet article
4 "identité nationale", l'oxymore en trop par samuel
le jeudi 12 avril 2007 à 21:09
Votre article est excellent, sauf qu'il contient un élément... tout à fait scandaleux : l'exemple que vous retenez d'une "forme non nationaliste de l’identité nationale" est tout à la fois décalé, même un des pires choix imaginables, et … une parfaite insulte à la démocratie !

Soyons honnêtes, mon cher Frédéric : dans cette version longue d’un... [ lire la suite ]
3 l'ordre moral libéral-sécuritaire de la droite-gauche par Igor Babou
le samedi 07 avril 2007 à 09:09
Merci pour ce texte. Je ne sais pas s'il est utile d'en rajouter une couche, mais si comme le rappelait Bourdieu dans une interview, ce qui fait fondamentalement la différence entre la droite et la gauche c'est le rapport à l'ordre, il n'est alors pas tout à fait inutile de rappeler que les lois dites "LSQ" (lois sécurité quotidienne) qui ne sont... [ lire la suite ]
2 Refus d'un capitalisme archaïque par Jean-Marie Viguié
le mercredi 04 avril 2007 à 15:03
Pour l'essentiel, nous partageons les analyses de Frédéric Lordon.
Deux remarques seulement.
1) L'idée de l'Etat social ou d'un modèle social qui fut aussi un pacte social comme dépassement positif de l'identité nationale est très forte. Seulement, il n'y a pas, nous semble-t-il, d'Etat social en soi. Il n'y a Etat social que s'il y a plein... [ lire la suite ]
1 Ce qu'il fallait dire par JL
le mercredi 04 avril 2007 à 13:01
L'article qu'on attendait, pour dire tout ce qu'on voulait dire sans savoir le dire. Merci. [ lire la suite ]
  

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